V-La Soeur et le Chat

Une neige fine tombait lentement sur les trottoirs poisseux de la rue Borgne. Entre les épais nuages grisonnants, le soleil éclairait faiblement les visages immobiles des habitant·e·s, toustes le regard tourné vers l’immense bâtiment encore fumant. Des poutres noircies s’élevaient des volutes de fumée dansante, les courbes traçaient le souvenir de celles et ceux qui avaient autrefois travaillé en ces lieux à présent ravagés. Les hommes, les femmes, les enfants et les vieux, regardaient cet amoncellement de pierre noirâtre, de bois craquant à la manière de sapin balayés par les vents, comme un cimetière. Pieusement, leurs regards rendaient hommage à ce lieu, qui avait accueilli durant des décennies des processions de clients, riches, pauvres, venus oublier leurs chagrins ou trouver de l’excitation dans l’interdit, aux abords du Lagon Emplumé. Bientôt, les gens finiraient par reprendre le cours de leur vie, quand le deuil sera fait plus personne ne saura pourquoi il neigeait ce jour-là. Une neige grise qui n’annonçait rien, car il n’y avait plus rien à annoncer.

Personne ne faisait attention à moi. Je passais, entre les jambes des résident·e·s de la rue Borgne, cette assemblée de statues maigrelettes. Plus loin, la rue était déserte, il n’y avait personne devant la Branche de Cerisier, en passant ma tête dans l’entrebâilleur de la porte, je pouvais constater que Monsieur Pavos était également absent. Il y avait néanmoins quelqu’un, assis sur une table proche de la cheminée. Son visage était caché par un très large chapeau noir en paille qui lui tombait presque sur les épaules, un voile en satin de même couleur était noué au niveau de son menton, je distinguais uniquement le bas de sa mâchoire à la peau pâle et ses lèvres légèrement rosées. Elle portait un long manteau noir très sobre et ne semblait pas bouger d’un pouce. Quelque chose me mettait mal à l’aise, son visage à demi caché semblait m’observer derrière le chapeau. “N’est-il pas impoli de fixer les gens du regard ? Lurial.” Mes poils se hérissaient au son de sa voix mielleuse, mais dont les mots résonnaient étrangement dans sa bouche. “Approches. Viens t’asseoir à mes côtés.”

Elle était là, son envoyé, je n’avais d’autres choix que d’obéir. Une fois sur la chaise en face d’elle, je remarquai l’absence d’odeur dans le salon. Aucun parfum de plante, même pas celle des bocaux derrière le comptoir, ni même les effluves de rue ne paraissaient s’insinuer dans les lieux. “Notre Dame te présente ses sincères condoléances.” J’avais bien une opinion sur “ses sincères condoléances” mais il aurait été mal avisé de la partager. “Est-ce vous qui avez tué la Korkaane ?” Demandais-je avec une assurance pondérée. J’ignorais ce qui allait suivre, ce qu’elle allait exiger de moi, je devais utiliser le peu de temps qu’il me restait à bon escient. Au début, elle ne réagit pas, puis eut une sorte de soupir, cela ressemblait plus à une toux, l’aire avait du mal à s’extirper de sa gorge. Je n’ai pas tué Miss Tillany, à proprement parler. Elle a essayé de me jeter quelque chose au visage de sa fenêtre, le soir où je suis venue la voir. Il faut croire que les chats ne retombent pas toujours sur leurs pattes.

- Finit-elle avec un sourire malsain. Je ne le voyais pas clairement, mais j’entendais qu’elle souriait. Qu’en est-il d’Haltaes ? Je ne vous ai pas senti cette fois là. C’était la Couturière ? Vous lui avez remis le médaillon et c’est grâce à elle que vous avez ensorcelée les autres ?

Mes questions la firent rire. Son amusement sonnait si profondément pervers, le bruit qui sortait de sa bouche ressemblait à un gloussement malade, mêlé au son de sa mâchoire se disloquant.

- Je ne devrais pas rire. Tu as perdu tes proches, après tout, mais je m’attendais à plus de perspicacité venant d’une créature aussi âgée que toi. Elle commença à se calmer, et je faisais de mon mieux pour résister à l’envie de la réduire en lambeaux pour faire taire le bruit abject qui s’échappait de sa gorge. La Couturière était un leurre. Je savais que tu n’étais pas courageux de réputation, mais noyer cette pauvre femme juste à cause d’une illusion dans l’eau, voilà qui me paraît quelque peu excessif.

Je sentais son regard savourer chaque expression sur mon visage. Elle se délectait de ce moment. Elle se pencha sur la table, dans ma direction.

- J’étais au Lagon depuis plusieurs semaines. Tu m’as sentie uniquement parce que je te l’ai permis. La Korkaane fut simple à maudire, tu aurais dû prendre son départ comme un signal, néanmoins, tu as préféré te blottir dans le déni. Tu ne t’es posé aucune question quand le bon docteur Cuvrelle, venu si prestement apporter son aide à la pauvre Madame Sarcelle, n’avait toujours donné aucune nouvelle après plus d’une semaine ?

La colère se transformait en rage et je ne souhaitais plus cacher le regard noir que j’adressais à cette mégère.

- A dire vrai, je m’attendais à ce que tu tentes d’aller le retrouver pour qu’il se rende plus utile. Tu étais tellement obsédé par la situation du favori de la Sarcelle, que tu n’as même pas pris le temps de voir si j’étais toujours dans l’hôtel quand tu as lancé ton sort. Rudimentaire, mais bien exécuté. Dommage qu’il n’ait servi absolument à rien.

Elle se réinstalla confortablement dans sa chaise. Après une courte pause, elle ajouta :

- Je dois dire que tu m’as néanmoins beaucoup surprise, et en bien. Tu m’as évité tant de travail. Je ne m’attendais pas à ce que tu aies le courage de t’occuper toi-même de… quel était son nom… Ah oui… Elliot.

Je plongeai, toutes griffes dehors. J’étais au-dessus de la table, à quelques centimètres de son visage toujours caché, immobile dans les airs, incapable de faire quoi que ce soit. Lentement, de ses deux mains gantées, elle releva son chapeau, révélant un œil brun sur un visage doux, jeune, de la partie gauche de son visage. A droite, la peau avait été arrachée, laissant la chaire rouge briller et suinter à la lumière de la cheminée. Les tendons de sa mâchoire bougeaient en produisant un son de succession quand elle faisait le moindre mouvement. Son œil droit, perpétuellement écarquillé, à l’iris d’un rose intense, brillait au fond de son orbite, comme sur le point de tomber à tout moment.

- Tu es devenu lent, prévisible et terriblement peu attentif, petit dragonnet.

Me fixant toujours, elle indiqua la cheminée du doigt. Parmi les bûches et les braises, au centre du foyer, se trouvait un bol de pierre orné de runes, dans lequel macérait une bouillie brunâtre d’où s’élevait une fumée bleutée.

- Tu ne peux pas me blesser ici, et moi non plus, du moins physiquement, alors laisse ta colère retomber si tu veux que le sort te laisse bouger. Nous avons beaucoup à faire et ces années, passées dans la tranquillité, t’ont ramolli. Je vais y remédier.