IV-Elliot
J’aurais voulu repousser ces événements, ou ne pas avoir à les raconter, car, dans toute ma fierté, j’avais un cœur malgré tout et, si je l’avais pu, je serais partie du Lagon, au moins pour lui donner plus de temps, mais je n’ai jamais pu m’y résoudre. C’est par le plus pur des amours égoïstes que je suis resté, que je l’ai laissé me toucher, me câliner et m’aimer à sa manière. Il aurait fallu que je l’incite à fuir, ou au moins à s’éloigner de moi pendant un temps, que les dieux me pardonnent d’avoir péché par passion, et par l’envie de passer encore du temps avec ellui. Chacun de ses rires niais emplissait mon cœur de bonheur, quand bien même je savais que je ne pourrais pas le sauver. Aucune prière, aucune magie n’aurait pu éviter ce qui s’est passé, si ce n’est moi. J’ose espérer, et je tâche de me réconforter avec cette idée, qu’Elliot a aussi aimé être en ma compagnie et qu’à ma manière je lui ai apporté au moins un millième de l’amour qu’iel m’a offert, sans rien, jamais, demander en retour. Ce chapitre m’est particulièrement douloureux à raconter, je ne souhaite pas qu’il efface toute la cruauté dont j’ai fait preuve avec les autres. Restez attentifs et attentives : aimer quelqu’un ne fait pas de moi un bon chat. J’ai consacré le plus clair de mon temps dans ce monde à survivre, quitte à ce que celles et ceux qui m’entourent doivent en payer le prix.
Le soleil perçait à peine le ciel encore grisonnant de la nuit passée. Je revenais d’une promenade dans les ruelles adjacentes, perdu dans mes pensées, attendant la suite de cette tragédie dont le rideau allait bientôt tomber, quand je l’ai senti. Cette infecte odeur de lilas encensant le hall délaissé de l’hôtel. Elle flottait dans l’air à la manière d’une douce brise florale, un parfum s’estompant lentement, devenant presque imperceptible. Je savais déjà pour qui elle venait et au fond de moi je priais de tout mon être qu’elle agisse vite, qu’elle ne le fasse pas souffrir. En entrant, je vis Madame Sarcelle, assise, ses beaux cheveux gris bleutés tombant sur son visage et jusqu’aux pieds de l’estrade où elle était installée, le dos posé contre la barre de métal. La belle tenue de satin à plumes colorées qu’elle portait d’ordinaire avait été remplacée par une robe de chambre en laine grise qui arrivait à peine à ses pieds chaussés de ses pantoufles de fourrure bleu nuit. En me voyant entrer, elle releva mollement la tête pour me regarder. Au lieu de son regard noir de la dernière fois, elle me sourit, d’un sourire fatigué mais compatissant.
Elle tapota le bord de l’estrade où je la rejoignis. « Désolée d’avoir été dure avec toi la nuit dernière. On savait que ça allait arriver, c’est pour ça que nous avions construit cet endroit, on savait que ça allait être éphémère. Mais… j’avais envie que ça dure un peu plus longtemps. On commençait à avoir suffisamment d’argent pour rénover les chambres. » Je vins me blottir sur ses genoux, puis me tournant vers elle, un miaulement que je voulais le plus empathique sortit de ma bouche. Elle sourit à nouveau, comme le fait une malade, comprenant qu’il ne lui reste plus beaucoup de temps. Elle me prit entre ses bras et déposa un baiser entre mes deux oreilles. « On aura formé une bonne équipe. » La Sarcelle laissa quelques instants de silence, avant de demander d’une voix mélancolique : « C’est Elliot, le prochain ? » Je hochai simplement la tête avant de la reposer sur son avant-bras. « Tu devrais rester avec lui. Moi je vais vider le peu d’alcool qui nous reste, je ne pense pas qu’on en aura besoin ce soir. » Elle me reposa délicatement sur le sol et partit derrière le comptoir. Elle avait raison, ce soir, tout serait terminé pour elle aussi. Ma première larme de la journée commença à perler sous mes yeux, alors que je voyais mon amie, résignée à profiter du peu de temps qu’il lui restait en ce monde.
C’était un matin de printemps, quand le soleil et le vent du Sud amenaient les bonnes odeurs des autres quartiers, le parfum des fleurs sur les rebords des boutiques, celui des bons plats des restaurants chics, celui des savons onéreux à la lavande, rose, violette et jasmin. La rue Borgne devenait presque moins malodorante à cette période de l’année. Les habitants et habitantes circulaient dans cette rue, essayaient de nettoyer la boue sur le trottoir, accrocher au mieux les tissus troués qui leur servaient de rideau. Un élan collectif spontané de rendre tout plus beau, plus propre, et oublier la misère dans l’effort de trouver quelques miettes de bonheur avec un balai. Cela faisait maintenant quinze années que le Lagon Emplumé avait ouvert ses portes. Nous avions déjà pas mal de locataires et quelques habitués suffisamment riches pour maintenir le lieu en l’état. La Sarcelle et moi-même avions décidé de refaire le papier peint du hall, profitant de l’élan des citoyens et citoyennes de la rue pour avoir de la main d’œuvre à moindres frais. Le Colosse avait insisté pour que nous offrions aux jeunes qui vinrent nous aider un peu de nourriture et des boissons décentes, en récompense de leurs efforts. Miss Tillany se chargea de les distribuer dans sa robe de chambre dorée, parée de son plus beau sourire, faisant rougir ces travailleurs et travailleuses jusqu’aux oreilles, elleux qui n’avaient jamais vu une Korkaane de si près. Je m’étais installé sur la rambarde des escaliers, observant avec attention les travaux et m’assurant que tout soit fait selon les instructions que nous avions transmises. J’entendis un fracas provenant de la porte d’entrée. Deux des badauds qui avaient accepté d’aider semblaient avoir quelques difficultés à faire entrer un long et large sofa au velour rouge. “Attention jeunes gens ! Ce sofa m’a coûté très cher ! Ne l’abîmez pas !” Cria Madame Sarcelle derrière moi. Elle était vêtue d’une longue robe traînante en satin bleu lagon, décoré de broderies vert sapin, ses longues manches tombantes étaient auréolées de dentelles et le col était décoré de plumes de canard assorties au tissu. Ses cheveux étaient coiffés en un chignon élégant, d’où tombaient quelques mèches grises aux reflets bleutés. Les travailleurs esquissèrent quelques excuses. Elle se baissa légèrement pour me chuchoter à l’oreille : “Un petit cadeau pour mon partenaire de crime.” En me faisant un clin d’œil.
Je descendis le long de la rambarde, rebondis sur le comptoir et attendis que les pieds du sofa touchent le sol. Je sautai sur le velour qui sentait le neuf, passant ma tête contre le dossier pour en apprécier la douceur. Je savourai cette nouveauté de tout mon corps en m’étirant de tout mon long, quand des mains importunes vinrent me saisir par le ventre. En me retournant, prêt à ravager le visage de celui ou celle qui avait osé me toucher, je me retrouvai face à une petite personne d’une vingtaine d’années, cheveux roux très mal coiffés, des yeux vert d’eau et quelques tâches de rousseur sur son nez légèrement retroussé. “Jeune homme ! Je te conseille de lâcher ce chat sur le champ si tu tiens à la vie.” Dit Madame Sarcelle en descendant les marches. Le téméraire me souriait niaisement et commença à me gratter le ventre. “J’suis pas un jeune homme m’dame. Mais si vous laissez vot’ chat sur le canapé, y va mettre des poils partout.” Qui que tu sois, si tu as peur de la propreté de ce “sofa”, tu n’auras qu’à le nettoyer toi-même. Ce chat, vois-tu, est notre hôte le plus prestigieux, et il a plus travaillé pour cet établissement que toutes mes locataires réuni.e.s.
- Comment un chat pourrait travailler ?
La Sarcelle se contenta de sourire, puis s’éloigna pour voir comment avançaient le reste des travaux. Nous restâmes à nous regarder pendant un long moment, durant lequel je chavirai entre arracher la peau de son cou, et le laisser continuer ses caresses maladroites. Iel se rapprocha du sofa et m’y déposa délicatement : “Si t’es le plus grand travailleur ici, alors y t’faut un trône, pour le prince que t’es.” En disant cela, il fit une révérence exagérée.
À la fin de la journée, Elliot fut payé et Madame Sarcelle lui proposa de rester la nuit pour servir derrière le comptoir et nettoyer mon sofa. Iel vint à plusieurs reprises déposer quelques friandises sur la table basse devant moi, en partant avec un sourire. Je n’avais toujours pas décidé si je souhaitais le tolérer, ou si ses affections maladroites trouvaient leur chemin jusqu’à mon cœur. Lorsque les dernières clientes furent parties, Madame Sarcelle proposa à Elliot de rester, pour travailler ici de manière permanente. Iel accepta. Avant de travailler comme les autres employés de l’hôtel, iel eut droit à des cours de maintien et d’élocution donnés par Madame Sarcelle, auxquels j’assistais avec le plaisir coupable de le voir peiner avec la prononciation des mots du métier.
Une fois arrivé devant sa chambre, je constatais que le lit avait été fait, et qu’il n’y avait aucune trace d’Elliot. J’entendis du bruit dans l’une des pièces adjacentes. Non, pas maintenant ! Je n’avais même pas eu le temps de lui dire au revoir ! Je fonçai en direction du bruit et sur le pas de la porte entrouverte, je me sentis faiblir. Iel était là, en train de remettre un tiroir dans sa commode. “Oh, mon Prince, je ne vous avais pas vu en ce bon matin.” Dit-iel en minaudant. En regardant de plus prêt, je vis qu’iel s’était occupé de remettre de l’ordre dans la salle. Le matelas du lit était à son emplacement normal, la veille encore à demi étendu au sol quand on avait réalisé qu’il était trop gros pour être transporté, les vieilles guenilles de l’ancienne locataire étaient soigneusement rangée dans une armoire époussetée et il s’élevait du lambris une odeur de savon. “Je me suis dit que si Madame Sarcelle voulait commencer à recruter de nouveaux et nouvelles personnes, il faudrait remettre un peu le lieu en ordre.” J’étais désarmé. Qu’étais-je censé lui répondre ? Qu’il allait mourir entre les mains d’une servante de la créature la plus dangereuse de ce monde avant le coucher du soleil ? Il ne nous restait plus beaucoup de temps. Je me mis à tirer une pile de vêtements peu ragoûtants dans sa direction. Iel me caressa le haut de la tête et rangea la pile dans la commode.
Nous passâmes de chambres en chambres. Je l’aidais autant que je pouvais, tantôt lui tendant l’éponge pour nettoyer le sol, tantôt tirant sur les rideaux pour les replacer et laisser la lumière du jour entrer. Vers midi, nous retrouvâmes la Sarcelle dans le hall, où elle était avachie sur le comptoir. Quand Elliot lui expliqua ce que nous faisions, elle me lança un regard entendu et approuva l’initiative avec un sourire bienveillant. Avant qu’iel et moi ne la laissions à sa beuverie, elle prit le bras d’Elliot et l’attira vers elle pour l’enlacer : “Merci Elliot. Merci pour tout.” Dit-elle d’une voix serrée. Iel lui rendit l’étreinte et dit : “Ne vous inquiétez pas Madame Sarcelle. Vous êtes la femme la plus intelligente que je connaisse. Prenez du repos et je n’ai aucun doute que vous trouverez une solution, comme vous l’avez toujours fait pour nous.”. Elle posa une main sur sa joue puis hocha la tête. Nous mangeâmes dans la cuisine, tout en faisant l’inventaire de la nourriture restante. Quand Elliot voulu aller dans la salle de bain, je tirai sur son pantalon pour que nous évitâmes l’endroit, et iel se contenta de me caresser avant de retourner à l’étage.
Nous continuâmes ce manège pendant des heures, jusqu’au moment où iel s’effondra de fatigue sur son lit. Sa tête était posée sur un coussin, sa respiration essoufflée s’apaisait progressivement, j’étais à côté d’ellui. Ses lèvres formaient un léger sourire satisfait. Son doux visage avait un air tranquille. Je tournai ma tête vers la fenêtre. Nous étions encore l’après-midi. Iel aurait eu vingt-huit ans dans deux mois. Je suis persuadé qu’iel aurait pu devenir quelqu’un d’important, travailler avec la Main de Taura, ou les Dames de Venelle, j’en connaissais quelques-unes, iel aurait été heureux. Sa volonté d’aider autrui aurait rendu ce monde meilleur. Mon égoïsme aura empêché qu’une telle chose se produise. Je ne pouvais le laisser partir, pas de la main d’une d’entre elles. Il fallait que ce soit moi.
Je fermai les rideaux et vins m’installer sur son torse. Les quelques rayons de lumière de la pièce éclairaient ses yeux vert d’eau. Iel sourit en me caressant de la tête à la queue. Je posai délicatement mes pattes avant sur ses paupières. Son souffle devenait de plus en plus lent à mesure qu’iel se laissait aller, transporté par le sommeil. Ce sera rapide. Mes griffes tracèrent trois lignes rouges sur son cou. Je restai la tête posée sur son torse, à l’entendre tousser, suffoquer dans son sang. Ses jambes s’étiraient et se repliaient. Iel tenta d’endiguer la marée pourpre qui se répandait sur les draps avec ses mains. C’était presque fini, iel ne devait pas lutter, la mort viendrait plus vite. Peu à peu, ses gestes ralentirent et le gargouillis venant de sa gorge se tue.
Je restais là, baignant dans le sang d’Elliot, mon pelage en était recouvert, écoutant les derniers battements de son cœur s’effacer progressivement. La chaleur de son corps se dérobait, la sensation de sa présence devenait déjà lointaine. Mes larmes, celles du meurtrier que j’étais, se mêlaient à son sang. La lumière se faisait elle aussi plus rare. Je me suis redressé, descendant du lit. Je pris dans l’armoire le seul drap blanc, et recouvris le corps d’Elliot, puis me dirigeai vers la porte. Je lançai un dernier regard à la forme posée sur le lit, dont les tâches pourpres s’élargissaient sur le tissu. Je fermai la porte derrière moi.