III-La Couturière et la baignoire
Le soleil se levait sur les rideaux tirés du Lagon Emplumé, sur la rue muette où une procession de gardes, prêtresses et prostituées sortait par les grandes portes de bois massives. Les uns portant une civière recouverte d’un drap blanc, à peine relevé par les os du Colosse d’Airain, dont personnes ne se souviendrait de son véritable nom; les autres tenaient à la main des valises débordantes de vêtements, bijous et breloques, tout ce que les anciens et anciennes pensionnaires avaient pu emporter dans la cohue qui avait suivit l’absence de la Sarcelle, enfermée dans sa chambre. En deux heures, il ne restait plus personne devant l’hôtel. De loin, les habitant.e.s de la rue Borgne regardaient par leurs fenêtres, par les entrebâilleurs de leurs portes, le grand bâtiment sombrer dans l’ombre de nuages grondant. Puis vint la pluie, les éclairs, illuminant le ciel sinistre, et l’air s’alourdit par les effluves montantes de la terre, quand le deuil du Lagon commença.
Les gouttes frappaient les vitres des chambres vides, aux lits sans draps ni couvertures, les meubles laissaient tomber leurs tiroirs, un ouragan avait emporté toutes les richesses de l’endroit. Dans le hall, il n’y avait plus aucune bouteille derrière le bar, la cuisine avait été relativement épargnée. Nous n’étions plus que quatre dans cet immense établissement aux allures de cercueil. Madame Sarcelle, toujours dans sa chambre, dont ne venait aucun bruit. Elliot avait tenté de l’appeler pour s’assurer de son état, mais iel n’avait eu le droit à aucune réponse. La Couturière était sortie de sa chambre, chancelante, demandant ce qu’il s’était passé, puis était retournée dans sa chambre, d’où s’élevait déjà des odeurs d’herbes brûlées.
J’étais passé de chambre en chambre, sentant pour la dernière fois les odeurs des personnes qui y avaient résidé.e.s pendant plusieurs années, toustes parties en un battement de cil. Le seul bruit des gouttes brisait le silence de l’hôtel. Je redescendis pour m’installer sur mon sofa. Plus personne pour me regarder, me divertir, plus rien. J’avais eu le stupide espoir que mon heure n’était pas encore venu, ce sentiment pervers qui laisse présager le meilleur alors que le pire est déjà là. Le temps sembla s’étendre, sans que l’orage ne cesse. J’ignorais ce que j’attendais à présent. Allait-elle tuer les quelques autres qui étaient resté.e.s ? Devais-je m’attendre à une autre scène sinistre ? Ou aurais-je le droit d’épargner ce sort à Elliot ? Quoi qu’il en fut, je devais visiblement obtenir ces réponses par moi-même, nulle murmure dans les ombres, nulle odeur florale ou nauséabonde ne semblait vouloir m’indiquer la marche à suivre. Je me levais de mon confortable trône, bientôt oublié de tous et pris la direction de la chambre d’Elliot. Nous avions tous deux besoin de réconfort.
La porte était grande ouverte. Elle n’aurait plus jamais besoin d’être fermée après tout. Iel était assis sur son lit, le dos courbé, simplement vêtu de cette chemise tachée de vin et d’un pantalon en toile, des larmes coulant sur son visage épuisé. Le voir triste me fendait le coeur, je miaulais mollement pour attirer son attention. Iel se retourna en essuyant vite ses yeux, habillant son visage d’un sourire mélancolique et vint s’agenouiller devant moi. “On va s’en sortir, ne t’inquiète pas. Madame Sarcelle saura remettre le Lagon sur pied en un rien de temps. Et puis, tant que tu illumineras ce lieu de ta royale présence, tout peut s’arranger, car tu es le prince de ces lieux. Mon Prince, que j’aime et que j’adore, sans conditions.” Le pauvre le pensait. En disant cela il me prit dans ses bras, me baisant la tête, m’enlaçant dans la chaleur de son corps. Je sentais son coeur ralentir. Je fis mine de le pousser à l’aide de mes pattes avant et il s’allongea d’un mouvement agile sur le sol. Sur son torse je m’avançais jusqu’à être à la hauteur de son visage. Je déposa mon museau contre son nez. Iel rougit, sourit. Je posa délicatement les coussinets de mes pattes avant pour fermer ses paupières, puis me blotti sur son ventre alors qu’il m’enlaça.
Elliot s’était endormi sur le sol depuis longtemps, la nuit était tombée mais la pluie continuait de s’abattre sur la ville. A l’aide de mes dents je tirais la fine couverture du lit pour le recouvrir. Je quittais sa chambre, en faisant de mon mieux pour fermer la porte, la laissant entrebâillée. Je me dirigeais vers l’escalier donnant sur la mienne et celle de la Sarcelle. La porte était toujours fermée. Je grattais doucement pour attirer l’attention de la propriétaire. Rien ne se produisit, puis j’entendis des pas lourds et rapides s’approcher. La porte s’ouvrit d’un coup sec. Derrière, Madame Sarcelle, vêtue des mêmes habits que la dernière fois où je l’avais vue. Son visage était tordu par la rage et si je ne m’étais pas baissé, son pied m’aurait projeté dans le couloir. “C’est toi n’est-ce pas ?” hurla-t’elle en descendant les marches. Moi, les oreilles baissées, je tentais de m’éloigner à reculons. “C’est toi qui les as tué.e.s ! Avoue le ! T’en as eu assez de nous c’est ça ? On t’a bien diverti et maintenant tu vas tous nous tuer !” Elle crachait ces mots avec une rage plus forte que le tonnerre. Je tentais de lui faire non de la tête, mais elle continuait d’avancer à grandes enjambées dans ma direction. “Quoi ? Tu ne veux pas parler ? Pourquoi ? Il n’y a plus personne pour t’entendre sale bête, personne ne saura ton secret, car ils sont partis ou sont morts par ta faute !” Madame Sarcelle s’immobilisa. Regardant en direction de la chambre d’Elliot. “Ellui aussi va y passer ? T’as choisi quoi d’original comme mort pour ton favori ?” S’en était trop. Les bougies du couloirs s’éteignirent. La Sarcelle s’était immobilisée, mais elle entendit une succession de sinistres craquements.
“Vous connaissiez les risques, Madame la Sarcelle. Vous saviez que ce jour viendrait tout autant que moi, nous avions conclu un accord et vous étiez bien prompte à accepter les conséquences quand nous avons signé ce pacte dans le sang.” Dans l’obscurité, j’entendais les pas de la maîtresse des lieux, titubant, ses mains cherchant les murs autour d’elle. “Quels étaient vos mots ? “Si cela doit arriver, au moins j’aurai bien vécu.” Il semblerait que vous en voulez plus, finalement, comme toutes les créatures de ce monde damné, votre appétit est sans limites.” J’entendis alors des gémissements, elle pleurait. Avec un soupir, je réalisais qu’il ne servait à rien de torturer cette pauvre femme, tout comme elle l’avait s’en doute compris me concernant. Quand seul règne la peine et la souffrance, qu’importe les véritables coupables tant que quelqu’un peut recevoir des coups. Les bougies du couloir se rallumèrent, j’étais à nouveau chat, devant une grande dame qui avait tout sacrifié, affalée contre le mur de son hôtel, son rêve, qui lentement, s’effaçait sous ses yeux. “Non, ce n’est pas moi qui les ai tués, et tout comme toi, j’aurais préféré que ça n’arrive jamais, mais nous y sommes. J’ignore ce qui va se passer maintenant. Je ne sais même pas si je peux te sauver. Si je peux sauver Elliot.” Elle me regardait, le visage dégoulinant de larmes, son menton tremblant. “J’ai essayé de protéger l’hôtel de celles dont je t’ai parlé. Cela n’a pas suffi.” Je m’approchais d’elle pour essayer de la réconforter. Elle se leva en s’appuyant sur le mur. “Va voir la Couturière.” dit-elle en séchant ses larmes. “Il y a un mois, quelqu’un lui a donné un collier avec un symbole. Au début je n’ai pas fait attention, mais ça ressemble beaucoup à une description que tu m’as faite quand nous nous sommes rencontrés. Fait ce que tu veux. Je vais me coucher.” J’étais à présent seul dans le couloir, en seule compagnie de l’orage qui ne faisait que gronder encore plus fort.
Andréa Jaquier était le nom sous lequel s’était présentée un soir d’hiver, la belle blonde aux yeux verts, chétive et mince, une dizaine d’années auparavant, celle qui se faisait appeler la Couturière. Elle avait elle-même choisi ce pseudonyme, en référence à son ancien métier dans une fabrique de textiles qui avait fermé ses portes, lançant toustes ces employé.e.s sans le sou. L’alternative que lui avait proposé Madame Sarcelle avait été très difficile pour elle au début, c’est pourquoi elle avait commencé à fumer, un peu pendant ses pauses entre deux clients, puis de plus en plus. Si aujourd’hui, quelqu’un l’avait appelée par ce nom, elle n’aurait sans doute pas réagi, tant sa conscience était enfouie dans les méandres de fumées qu’accueillaient chaque jour ses poumons.
Malgré le temps que j’eus passé dans sa chambre à fouiller dans tous les recoins, je ne trouvais pas la moindre trace de ce fameux bijou. La Couturière n’était pas là non plus, elle devait le garder sur elle. En dehors de sa chambre, il n’y avait qu’un autre endroit où elle se rendait sans se perdre : la salle de bain. Cette pièce se trouvait à gauche de l’escalier du hall, à l’opposé de la cuisine. Son sol de pierre était froid, bien que l’air soit empli de vapeur chaude, montant d’une large cuve posée au-dessus d’un chauffage à bois. Quelques rideaux étaient attachés au plafond afin de créer des petites zones d’intimité pour les précédent.e.s pensionnaires, dans lesquelles se trouvaient des bassines et du savon sur des tabourets. Des lanternes accrochées aux murs éclairaient faiblement la pièce. Au fond, derrière un rideau plus épais, se trouvait une grande baignoire en fonte couleur bronze aux pieds de lions, dont l’accès était réservé aux plus productifs des locataires du Lagon. Une fois le rideau passé, je distinguais la longue chevelure de blé tombant du bord de la baignoire, où la tête de la Couturière reposait sur une serviette pliée, les bras dans l’eau.
Je me hissais jusqu’au bord à l’aide d’un escabeau où était posé savon et éponge de bain. Elle avait les yeux fermés, l’eau lui montait jusqu’à la poitrine. Elle était immobile, sa faible respiration faisant relever son buste était la seule chose qui laissait croire qu’elle était encore en vie. Attaché au bout d’une cordon noir, autour de son cou, se trouvait un pendentif circulaire, dans une matière sembable à du fer, dont les reliefs représentait un arbre flétri entouré de chaque côté de trois silhouettes encapuchaunées et au coeur des racines une pierre d’un rouge vermeille. La magie émanant de l’objet était si infime qu’elle était à peine perceptible. Néanmoins, je pouvais comprendre aisément son but. La pauvre Andréa avait un esprit si affaiblit par la drogue qu’elle était en tous points la parfaite candidate pour céder sous l’emprise du médaillon. Je me demandait si il restait quoi que ce soit de la femme qui avait jadis habité ce corps. Ses yeux s’ouvrirent brusquement, ne laissant apparaître que deux globes blancs.
Son corps ne bougea pas. La pierre du pendentif se mit à briller d’une faible lueur. Le bruit de la tempête s’amenuisa, la lumière des lanternes faiblit, la chaleur de l’air se dissipa et l’eau du bain se teinta d’un rouge sang. Je senti mes poils se redresser, quand dans l’eau se dessina une forme toute vêtue de noir dont les deux orbites rougeoyant me fixait. D’une légère pression de patte sur la tête de la Couturière, son visage s’immergea dans l’eau sombre. Il n’y eut aucun mouvement, que quelques bulles s’élevèrent à la surface pour éclater, effaçant de leurs ondes l’image qui s’était formée. L’eau redevint translucide, dévoilant le corps immobile d’Andréa, ses cheveux mouvant sous la surface. Le pendentif était toujours attaché à son cou.