II-Le Colosse d’Airain
Le hall n’avait jamais été aussi propre. Le vernis du bar luisait tant il avait été frotté, les rangées de bouteilles étaient impeccablement alignées, pas un poussière n’avait survécu à l’ouragan qui avait balayé les lieux quelques heures plus tôt. Les coussins sur les canapés avaient été tapoter comme rarement et la licence de distribution d’alcool trônait fièrement derrière le comptoir. Madame Sarcelle portrait une longue robe en tafta noir aux manches tombantes, avec un col qui lui couvrait le cou. Ses longs cheveux gris aux reflets bleutés étaient rassemblés en un chignon austère, tenus par une longue épingle faite dans le bois d’un conifère sombre, sculpté en une spirale ornementé d’un poème en Shajor, louant la vie des esprits et la bonté des ancêtres. Son visage ridé ne portait aucun maquillage, juste l’aire solennelle du deuil, alors qu’elle discutait avec les gardes de la ville.
Le corps de Tillany avait été découvert dans la nuit par l’un des badauds qui passait par là. Malgré ses traits déformés il l’avait reconnu et était venu directement au Lagon Emplumé pour prévenir la gérante qui constata avec horreur la dure réalité. Les clients et les clientes avaient été évacués, les pensionnaires avaient dû se ressaisir rapidement et on avait envoyé quelqu’un chercher la garde pour que le corps soit emmené à la morgue la plus proche au Quartier des Songes, après un examen de la scène par quelques gradés ronds comme des tonneaux. Ils avaient conclu à un suicide avant même que Madame Sarcelle ne leur propose d’expliquer la condition de Miss Tillany durant ses derniers jours et les sucpitions d’ensorcellement du docteur Cuivrelle. Seuls deux gardes, rares représentants de leur espèce, croyant encore en une justice pour toustes, étaient restés le temps de prendre le témoignage de toutes les personnes présentes. Le tenancière leur raconta tous les événements en détails et ils prirent tout en note avec assiduité, pendant qu’Elliot proposait leur proposé un thé noir aux senteurs d’hibiscus et de cerise. Iel n’avait pas dormit de la nuit, séchant régulièrement ses larmes, je l’avais vu s’acharner à rendre les lieux impeccable sous les ordres strictes de Madame Sarcelle, tantôt réconfortant l’une des employées, tantôt cachant les fausses bouteilles hors de prix du Domaine Shal’vareth sous la moquette, là où était rangé le tabac personnel de la gérante.
Une fois les gardes partis, la directrice se tourna vers moi et fit non de la tête. Le déces de Miss Tillany allait rester un mystère, ou du moins la garde du quartier avait mieux à faire que se préoccuper de la mort d’une putain de la rue Borgne, aussi célèbre fut-elle. Je quittai alors les jambes musclées de celui qui était également resté pendant l’échange. Il mesurait deux mètres de haut et sans doute l’équivalent de large, tellement ses épaules étaient imposantes. Son corps était un imbriquement de muscles gonflés, près à éclater à tout moment, son cou pouvait rivaliser avec celui d’un bœuf et sa mâchoire carré aurait pu broyer n’importe quel métal. Son visage angulaire au crâne entièrement rasé, semblait lui aussi musclé, ses yeux noisettes, presque dorés, en revanche lui donnaient un air doux. Il avait toujours un regard sage et aimable quand il n’était pas dans sa chambre. Il ne portrait alors qu’un simple pantalon d’un cuir noir de piètre qualité, l’autenthicité du cuire restait à prouver selon moi, sur sa peau de bronze. Madame Sarcelle vint le remercier d’un sourire et d’une succession de signes. L’homme était muet, mais maîtrisait la Shajor signée, que lui avait enseigné la directrice de l’hôtel.
Elle passa une main maternel sur la cicatrice de sa joue gauche, là où je l’avais griffé quelques années auparavant la première fois qu’il avait voulu me porter. Depuis il m’apportait chaque matin, de manière religieuse, un bol de lait qu’il payait avec son propre argent pour se faire pardonner. Son nom était Haltaes, mais il était connu comme le Colosse d’Airain.
Sa spécialité, et ce pourquoi il était reconnu dans cet établissement, était la destruction du corps et de l’esprit de ses clients. Sous ses larges mains, avaient été réduites à néant toutes les inquiétudes de ses visiteurs, sa domination sur les corps lacérés par les tourmentes de la vie, donnait un espace de silence et de paix, où la réflexion n’était pas nécessaire, où il suffisait de suivre ses commandements sans jamais avoir à se soucier du reste. C’est dans ce calme que venaient se réfugier celles et ceux qui, épuisés par les faux semblants de ce monde, voulaient trouver un espace où personne ne les jugerait et où ils pourraient trouver la sérénité.
J’aurais eu bien besoin d’un tel traitement pour m’évader de l’obsession naissante concernant la mort de Tillany et de la créature ayant pris son apparence. Fort heureusement pour moi, la douceur d’Elliot et ses mots rassurants chuchotés à mes oreilles étaient suffisants pour m’offrir le réconfort dont j’avais besoin. Il ne fallait pas que je m’attarde sur mon sofa, le calme de l’hôtel se transforma vite en un atmosphère pesante dans laquelle commençait déjà à germer les graines de la suspicion. Elle se sentait dans l’aire, cette odeur d’inquiétude collective, ce parfum rance de paranoïa qui fait naître dans les esprits ces questions traîtres : “Et si c’était lui ? Si c’était elle ? Il est trop silencieux. Elle cache quelque chose. Pourquoi n’a-t-elle rien dit ?” Je ne pouvais tolérer que ses ingrats apportent le chaos dans mon havre de paix. Je devais agir.
La ruelle était déserte. La boue avait été tant et si bien retourné dans tous les sens que l’on pouvait y retrouver le cadavre de rat mort d’il y a plusieurs mois. Le cadavre de Tillany avait été emporté, ses affaires également. Avec la plus grande précaution, je marchais lentement en longeant les murs de l’hôtel, évitant la boue autant que faire se peut. Il ne restait rien que le sang mélangé à la terre mouillée. A contre cœur, j’inspirais un grand coup. Les effluves de la ruelle me montèrent à la tête, mais je concentrais mes perceptions sur les éléments infimes. Le léger fumet chaud d’un pain sortant du four, la touche de savon venant d’un bain, les émanations de tabacs, la fragrance de poisson posé sur une fenêtre et une trace presque imperceptible de fleurs. Mes yeux brillèrent d’un éclat doré de satisfaction. J’avais ma piste, et un encas en bonus.
Après avoir savouré mon casse-croûte subtilisé, je m’aventurerais dans les ruelles adjacentes à la rue Borgne, suivant le fil éthérique de lilas qui me mena devant le salon de thé de Monsieur Pavos. L’établissement s’appelait La Branche de Cerisier, un nom bien noble pour un endroit si peu désirable. Le salon tenait dans une grande salle au plancher défoncé, où les tables faites de bric et de broc n’avaient même pas de nappes pour couvrir leur laideur. Derrière un comptoir de même goût se trouvait le tenancier, un Faeline à l’allure pédante, dans un pourpoint magenta rapiécé. Sur le haut de sa tête trônait un large chapeau de champignon tâché de brun et ces yeux étaient deux trous noirs asymétriques posés au-dessus d’un sourire mielleux qui attirait les mouches. Je me glissais sous les tabourets, cherchant ma cible. Toutes ces odeurs d’eau chaude de mauvaise qualité et aux associations douteuses m’écœuraient. J’avais perdu sa trace.
M’apprêtant à admettre mon échec et à sortir, le Colosse entra à son tour. Il se dirigea vers Monsieur Pavos en lui tendant un papier, sur lequel semblait être écrit une liste, il déposa également quelques pièces sur le comptoir. La Sarcelle l’avait sans doute envoyé faire des courses. Sur le pas de la porte j’entendis tousser derrière moi. C’était Haltaes. Une ombre passa sur mon museau. En me retournant je le vis s’appuyer légèrement sur le comptoir, et des perles de sueurs coulaient le long de ses tempes. On m’avait manipulé. Cette insolente avait profité de mon absence pour ensorceler sa prochaine victime et cet idiot tentait de se soigner avec du thé. Contrairement à Tillany il lui restait peut-être plus de temps, quand bien même j’ignorais toujours le fonctionnement du maléfice. Il n’était peut-être pas condamné.
Le soleil tapait sur la boue humide, soulevant son odeur terreuse et moisie. Le Colosse poursuivait sa route sans signifier le moindre embarras alors que les saletés du sol se collaient à ses bottes. Même pieds nus, il aurait avancé avec la même détermination et l’absence totale de considération pour les fluides nauséabonds du sol. Contrairement à moi. Sur le trottoir fin et vague, je m’assis sur mon séant, gardant ma queue hors de la fange, et je miaulait. Insufflant toute la peine qu’une pauvre créature comme moi se voyait infliger face à cette ignoble épreuve que serait de souiller mes coussinets si propre et si doux. Le Colosse se stoppa, puis se retourna, baissant le regard sur le triste chat, bien embêter dans ce marécage urbain. Avec la plus grande délicatesse, il me prit dans ses bras massifs, comme un nouveau-né, protégé par l’armure de chair humaine de ce géant bienfaisant. En guise de remerciement, je ne fis aucun cas de ses tentatives de caresses sur ma tête, le gratifiant par mes yeux mi-clos, signe d’appréciations. Je restais néanmoins attentif au battement de son cœur, lent, sa respiration parfois saccadée, les tensions qui raidissaient ses muscles.
Durant notre marche, j’élaborais mon plan d’action. En attendant le retour de Cuivrelle, et son diagnostique, je me devais de protéger les autres locataires et mettre la Sarcelle sur ces garder. Pour le moment nous n’avions qu’un cadavre sur les bras, pouvant passer pour une pure coïncidence. En revanche, si le Colosse venait à suivre, cela deviendrait une menace. Un danger, face auquel fuiraient les travailleur.se.s du Lagon, tout comme les consommateur.ice.s. La subtilité était de mise. Mon domaine sera prêt si elle devait revenir. Je serai prêt à l’accueillir.
Haltaes représentait “l’exotisme” idéal d’Abérand : musclé, peau noir, crâne rasé, muet. Un “sauvage” du désert, un authentique Ysted dans le monde de raffinement et d’éducation fine des Hyristoniens. Leurs projections fantasmatiques étaient du pain béni pour Madame Sarcelle, qui n’hésitait pas à augmenter les tarifs de son protégé sous le prétexte de la rareté. En réalité, personne ne savait si il avait jamais mis un pied dans le sud. Il pouvait très bien être né dans le Domaine Laurent, les client.e.s n’auraient pas cherché à connaître la vérité. La douce histoire de la gérante venait flatter leur vision étroite des dunes d’Abérand, charmant leurs désirs et ainsi, ils se laissaient bercer par cette romance venue par delà la mer, légitimant toutes leurs extravagances que venait combler le Colosse d’Airain.
Arrivé au Lagon, je me dirigeais directement en direction de la cuisine, par la porte à droite du comptoir. Ce n’était pas une grande salle. Le plafond était bas, taché de graisse, de traces de brûlures. Une longue table en bois, striée de cicatrices de couteaux, était au centre de la pièce, face à une cuisinière à bois en fonte, à côté d’une large bassine où trempaient les ustensiles de la veille. La dame des lieux n’avait pas les fonds nécessaires pour employer un ou une cuisinière. Les pensionnaires se relayaient pour la préparation des repas. Elliot était là, séchant les assiettes sorties du bac, ses cheveux blonds en bataille tombant devant ses yeux, qu’il n’avait de cesse de repousser. Dès que je fus entré, iel se sécha les mains, s’allongea sur le sol, les mains en avant, tout sourire. Je plongeais entre ces bras, encore humides mais rendus chaud par l’eau de la bassine. Je passais ma tête contre ses joues, ma fourrure contre sa douce peau beige. Iel riait, me susurrait des mots doux, me demandait où j’étais passé, si j’avais besoin de quelque chose. Mon Prince. C’est ainsi qu’iel m’appelait. Je serai rester encore longtemps, allongé sur son ventre, ellui sur le sol, me caressant l’arrière de la tête. Je ne pouvais m’attarder plus longtemps. J’ai déposé mon museau sur son nez, quelques instants, les yeux fermés. Puis je suis allé en direction de la réserve, et ellui à sa vaisselle.
Je passais devant les sacs de farine, de graines de sésames, de sarrasin et de plantes aromatiques. Dans un sachet, traînait quelques feuilles de sorbier séchées. Elles feront l’affaire. Une fois le sachet entre mes dents, je continuais mon parcours en direction de l’étage et la chambre de la Couturière. Je laissais le sachet au pied de l’escalier du premier étage qui donnait au grenier, le bureau de Madame Sarcelle, et entrais dans la pièce de droite. Les rideaux étaient fermés, un rayon de lumière éclairait faiblement l’intérieur de la chambre par la porte entrebâillée, où je distinguais la masse de cheveux blonds tombant du lit et la faible respiration de la femme encore endormie.
Reliés du sol au plafond, étaient tendus des fils blancs, ornés de perles, la toile d’une araignée où venaient se perdre les clients de la Couturière. Elle disposait d’une coiffeuse massive, au miroir sali par des traces de doigts et la poussière, retirée négligemment par endroit à l’aide d’un chiffon posé sur la chaise en face du meuble, où trônait quantité de linges fins rapiécés. Le surnom de la belle endormie avait été bien choisi : elle faisait des merveilles pour rendre les frusques des locataires en vêtements passables, et ses clients ne se plaignaient jamais de sa maîtrise des cordes, qui relevait d’un véritable art. S’en était presque surprenant que Tilany lui fasse de l’ombre. Enfin, faisait, toute cette débandade devait au moins bénéficier à quelqu’un. Je savais, cependant, qu’elle ne pouvait pas être à l’origine de la mort tragique de la Korkaan. La Couturière était principalement connue pour sa consommation de Tilleul des Songes, une herbe relaxante qui faisait fureur dans ce quartier, où rares sont les habitants pouvant se vanter de n’y avoir jamais touché. Elle en fumait tant qu’elle dormait, ou se trouvait dans un état de semi-conscience, la majeure partie du temps. Elle n’aurait pas remarqué l’absence de son pendentif en obsidienne, dans tout le fatras de sa coiffeuse.
Je le passais autour de mon cou, et revenais prendre entre mes dents le sachet d’herbes, avant de monter les marches en direction de ma chambre et celle de la Sarcelle. Les planches menantes à l’étage faisaient un terrible raffut à chaque fois que la maîtresse des lieux les montait ou les descendait, une marque de sa possession pleine et entière de l’hôtel tout comme du sommeil de ces locataires. Un palier minuscule à leur sommet donnait sur une vieille porte disposant d’une chatière ajoutée au mobilier il y a des années. De l’autre côté se trouvait une vaste pièce, au plancher grinçant et aux fenêtres poussiéreuses, meublée d’un bureau en bois massif, d’un lit simple fait au carré, d’une grande armoire et du nécessaire pour faire sa toilette. Sous un tapis, dans l’angle gauche de la pièce, trônait une large bassine d’un bois blanc, vernis, où s’ammoncelait une grande quantité de coussins aux multiples couleurs, à côté, une assiette en porcelaine, accueillait chaque matin et soir ma nourriture.
Je déposais donc mon butin sur le tapis et commençais à détacher la pierre de sa chaîne. Je vérifiais l’état des feuilles dans le sachet et la glissais à l’intérieur. Sous l’un des angles du tapis, les plus proches du mur, se trouvait un cercle d’une dizaine de centimètres de diamètre, rempli de runes, que j’avais tracé il y a des années. Le sachet était déposé en son centre quand je dus planter l’une de mes griffes dans ma pattes droite, de sorte que deux gouttelettes rouges tombent sur le cercle et ces symboles. Le sang est la clé.
La soirée commençait, les pensionnaires s’activaient, la Sarcelle jetait des coups d’œils réprobateurs à toutes les personnes prises à rêvasser ou trop discuter. Elle voulait que ce soir soit parfait, et surtout une occasion rapide de tourner la page sur les derniers événements. Allongé sur mon canapé, je reprenais mes forces. J’avais passé des heures à déambuler dans les chambres, passant de l’une à l’autre j’avais passé l’hôtel au peigne fin, chaque centimètre de bois, de pierre et de tapisserie étaient protégés contre toute attaque magique extérieure. Le Colosse n’avait qu’à rester au Lagon quelques jours et le mal qui le rongeait devait partir en un rien de temps. Je m’étais assuré que la Sarcelle le garde dans sa chambre pour la nuit, pour qu’il se repose. Tant de travail pour un être dont la beauté doit être entretenue par le plus bas degré d’activité, mais que voulez-vous, j’en étais réduit à ça. Quoi qu’il en fut, il n’était pas question qu’elle vienne me perturber maintenant que le Lagon avait enfin une petite réputation, que la Sarcelle commençait à réaliser son rêve et qu’Elliot… Et bien, qu’il était juste là. Je refusais qu’elle fasse appel à moi, pas là, nous avions un accord.
La nuit avançait, aucune odeur de lilas, aucune tentative de passer mes défenses. Elle avait sûrement renoncé, peut-être m’étais-je fourvoyé, l’heure n’était pas encore venue et mes yeux m’avaient fait défaut quand j’avais crû apercevoir Tillany s’éloigner dans la ruelle. Je voyais les unes et les autres sourire, les odeurs de fumée et de boissons embaumaient l’air d’une impression de fête. Madame Sarcelle semblait plus détendue, les prostitué.e.s également. La mort de leur consoeur semblait avoir disparu de leurs esprits, envolée dans la banalité de leur existence dans cet hôtel, où les visages défilaient, où la liqueur se mélangeait au thé, les beaux vêtements aux guenilles, et les malheurs aux bonheurs. Je vis Elliot descendre les escaliers. Iel était tout transpirant, raccompagnant un client vers le bar en lui tenant le bras. Iel n’avait pour vêtement qu’une chemise orangée déboutonnée, tachée de vin au niveau du col, et un pantalon de toile brun. Avec son habituel sourire jovial, iel vint se mettre à genoux devant mon canapé, et se mit à me caresser l’arrière de la tête, puis vint s’asseoir à côté de moi, me prit sur ses cuisses tout en me murmurant des mots doux à l’oreille.
Le Lagon Emplumé s’effaçait doucement, alors que je ne sentais plus que la chaleur de son corps, l’obscurité vint progressivement, à la manière d’une couverture cotonneuse et chaleureuse. Je m’endormie.
Ce ne fut ni des cris, ni des pas pressés qui me ravirent à mon sommeil. J’étais installé dans le confort de mes coussins, dans la chambre de la Sarcelle, Elliot m’avait sans doute déposé là plus tôt. Le silence qui régnait dans la pièce était lourd. J’étais seul, nous étions encore au beau milieu de la nuit. Aucun bruit ne venait des chambres inférieures, nul cri de plaisir, nul grincement de lit. Je me redressais d’un bond sur mes pattes et pris à toute allure la direction des escaliers. Dans le couloir des chambres tout le monde était là, immobile, un cimetière de statues silencieuses, toutes les yeux rivés sur la chambre d’Haltaes. Sur le pas de la porte, je vis Madame Sarcelle, assise sur le sol, les rides de son visage étaient plus creusées, humides de larmes. Devant elle, se trouvait un être à peine reconnaissable. La peau d’ébène qui la recouvrait avait l’apparence d’un linge trop grand, déposé sur des ossements saillants où tous les organes internes avaient disparu. Les yeux étaient tels des raisins desséchés enfoncés au fond du crâne, là où aurait dû se trouver le cerveau.
Je fis le tour de la pièce, cherchant entre les haltères, les draps, les vêtements, quelque chose, un indice, une fleur ou une odeur au moins, mais rien. Nous restâmes, toustes, figés devant ce corps inerte pendant ce qui sembla être une heure entière. Puis, Madame Sarcelle se leva, sans essuyer son visage, elle sortit de la pièce, les autres s’écartèrent pour la laisser passer. Elliot tenta de s’approcher d’elle, mais elle leva simplement la main et monta les escaliers. Personne n’osa faire quoi que ce soit.