I-Miss Tillany

Parmi les locataires du Lagon, j’avais, je ne vais pas vous mentir, mes préférés, celles et ceux que je tolérais et les autres. L’une des beautés les plus demandées était Miss Tillany, un nom de scène sans aucun doute, une Korkaane aux yeux d’un vert rappelant un feuillage sous un soleil printanier, sa fourrure ocre était courte, plutôt pratique pour les questions d’hygiène et de discrétion que pouvaient poser la clientèle. Elle portait durant ses heures de travail une simple écharpe de soie rouge attachée à la taille qui lui descendait entre les jambes, comme le rideau fermé d’un théâtre, et sa poitrine nue était décoré d’une parure dans un métal couleur or où pendait subtilement des pierres d’un vert émeraude, qui devait être en réalité des morceaux de verres teintés, taillés pour donner cette impression de richesse à un œil amateur. Son sourire, aux dents blanches immaculées, faisait tourner la tête de toutes les personnes quand elle se tenait par les jambes, la tête en bas, sur l’une des barres métalliques du hall. En dehors de ses heures de service, je la voyais porter régulièrement une robe de chambre à traîne en satin, grignotée de part et d’autre par des mites, d’une teinte vert sapin. Auprès des autres membres de l’hôtel elle était particulièrement appréciée, toujours un mot gentil, une épaule réconfortante prête à accueillir qui ce soit, jamais elle n’avait eu de problème avec quelqu’un, que ce soit les employés, la Sarcelle ou les clientes, car oui, son public était essentiellement féminin, il y avait quelques hommes mais ils étaient peu, ou n’étaient hommes que de jour.

Sans doute, était-ce notre proximité féline qui lui fit penser qu’elle avait mon affection, ou bien une certitude cachée que tout le monde ne pouvait que l’aimer, quoi qu’il en soit je n’avais qu’une tolérance vaguement sympathique pour elle et ne voyait dans ses sourires mielleux rien de plus qu’une tentative surjouée pour être appréciée de tous. Je dois lui reconnaître cette qualité, ses bonnes intentions et son caractère, qu’il fut animé par la plus pure des bontés ou par le plus vicieux des égocentrismes, lui ont attiré les faveurs de bien des gens qui payaient grassement leurs entrevues. Il lui arrivait régulièrement de tenter de me voler l’attention de ce public assoiffé d’affection : « Non madame, il est strictement interdit aux consommatrices de toucher cette petite boule d’amour, mais ce n’est pas le cas pour moi. » Je me prêtais alors au jeu et montais lentement les marches du grand escalier pour me retourner une fois sur la mezzanine en faisant mine d’attendre. Alors, Miss Tillany faisait de même, chaque pas était empreint d’une légèreté et d’un savoir-faire admirable, elle faisait danser son bassin de gauche à droite, sa queue serpentait dans l’air comme pour hypnotiser davantage la cliente, tandis que sa main griffue effleurait la rambarde. Puis nous nous rendions tous les trois dans sa chambre, l’une des meilleures de l’hôtel.

Son lit double était entouré de coussins dorés en satin, le sol recouvert d’une épaisse moquette rouge, les draps fins étaient plus souvent nettoyés que ceux des autres chambres. Une fois la porte fermée, elle commençait son art et moi, je m’installais confortablement sur le plus épais coussin dans l’angle gauche de la pièce à côté de la porte, d’où j’avais une vue dégagée sur le lit. Même si je ne la portais pas dans mon cœur, Miss Tillany était une vraie maîtresse en matière de sexe, elle maîtrisait toutes les positions, toutes les demandes suppliés à ses oreilles étaient satisfaites et parfois plus encore tant elle était généreuse. Moi, j’observais chaque mouvement de cette danse sensuelle entre les pans de tissus colorés, en sachant que cette adorable, si désirée et adulée prostituée devait son succès à mon bon vouloir, à ma propre générosité, en lui accordant quelques minutes de mon temps pour amener ses clientes là où je voulais qu’elles soient. À quelques reprises, affairée à offrir ses services les plus onéreux, nos regards se croisaient et je pouvais voir son sourire si délicat trembler imperceptiblement. Dans ces quelques instants, je voyais dans l’éclat merveilleux de ses yeux un sentiment dont je me délectais : le doute.

Quand elle avait fini et qu’on l’avait payée, elle venait me caresser derrière les oreilles, je levais légèrement la tête vers elle pour apprécier son doigté avant de replonger mes yeux dans les siens. Une fois que j’étais de retour sur mon sofa dans le hall, je n’avais pas besoin d’attendre bien longtemps avant de la voir revenir avec une friandise. Au fond je pense qu’elle savait, ce n’était pas une fille idiote comme d’autres, elle savait se montrer reconnaissante, ces présents qu’elle m’offrait après chaque moment passé avec elle étaient le signe de son abnégation envers ma personne. Notre relation était celle de deux bons commerçants, échangeant des faveurs pour faire perdurer nos entreprises respectives, et nous savions tous les deux ce qu’il pourrait se passer si un jour l’un de nous devenait lasse de cet accord tacite.

Je ne peux pas affirmer avec certitude que ce qui suivit fut entièrement de ma faute, néanmoins, j’ai suffisamment confiance en mes qualités pour savoir que si j’avais agi autrement, cette chère Miss Tillany et toute sa bonté servirait encore les intérêts du Lagon Emplumé. Il faut croire que certaines choses sont faites pour arriver, un beau jour finit par venir, l’ennui saisit le destin et celui-ci change de trajectoire pour un meilleur divertissement, alors que nous autres mortels nous agitons dans tous les sens, chantons, dansons, prions, implorons pour son attention. En-tout-cas, c’est ce qui, je pense, a enclenché la série d’événements qui suivit, quand je restai impassible sur mon sofa pendant qu’un homme impatient à sa suite, la Korkaane montait l’escalier d’un pas ralenti par la crainte, me jetant des regards intrigués, sans jamais que je ne les lui rende.


D’ordinaire durant la journée, les locataires et la Sarcelle prenaient le temps de préparer les lieux pour la soirée, nettoyant avec ardeurs les draps souillés de la veille, retirant toutes traces du passages des clients, comme si personne d’autres que les habitants de l’hôtel n’avaient foulé les moquettes duveteuses de l’endroit. La maîtresse de maison passait voir tout le monde, faisant le point sur l’argent récolté, les améliorations à apporter et les retours des consommateurs qu’elle enrobait toujours d’un appel à la perfection. Le reste de la journée était consacré au repos et à la mise en beauté. Exercices physiques, bains, maquillage, préparation des tenues, chaque minutes où les pensionnaires pouvaient dormir devaient être saisi, la Sarcelle elle-même insistait sur ce point : « Une bonne putain a un bon teint, et pour avoir un bon teint il faut dormir ! ». Toutes les actions étaient chronométrées et dirigées avec rigueur afin de ne pas perdre une seconde et que tout le monde soit prêt et prête le moment venu. La dirigeante de l’établissement était plus rigide qu’un chef d’orchestre et plus à cheval sur l’organisation qu’un chef de régiment, c’est sans doute grâce à ce tempérament que le lupanar fonctionnait si bien, rien n’était laissé au hasard.

Quand, au milieu de l’après-midi, alors que les autres étaient en train de se préparer, descendant de sa chambre à moitié somnolente, Miss Tillany vint s’installer mollement au pied de sa barre, la Sarcelle sembla perdre son sang froid pendant un instant. Elle demanda avec un air faussement concerné la raison d’un réveil si tardif. Il semblait que notre tête d’affiche se sentait mal, elle se disait fiévreuse. A ce seul mot la Sarcelle passa du noir au blanc, l’une des chose qui avait le pouvoir de lui faire peur, et pour cela il fallait ce lever tôt, c’était les maladies. Sans sommation elle envoya la jeune femme dans sa chambre, un bol de soupe bien chaud et interdiction de sortir ou de parler à qui que se soit d’autre, de peur que la maladie se propage, ou pire, que la rumeur s’ébruite.

Le soir venu, les habituées s’étonnèrent de ne pas voir leur favorite se tortiller pour le plaisir de leurs yeux, la Sarcelle répondait sur son ton commercial et bienveillant, que Miss Tillany était absente ce soir, qu’elle était partie en ville se fournir en nouveaux accessoires et vêtements. L’idée d’une amélioration de la marchandise fit vite taire les curieuses, tant elles rêvaient déjà des nuits à venir. Ce fut plus difficile du côté des autres employés, tous bien trop habitués des méthodes de la Sarcelle qui s’occupait elle-même des accessoires et vêtements, qu’elle attribuait méticuleusement à telle ou telle personne selon un plan mystérieux qu’elle seule semblait connaître, mais qui faisait toujours l’effet escompté une fois la nuit tombée. Mais Madame Sarcelle a toujours eu le bon mot quand elle désirait quelque chose, et dans ce cas précis c’était que tout le monde s’occupe de ses affaires, sinon elle augmenterait les loyers.

Je savourais chaque miettes de ce spectacle, personne n’en parlait mais chaque individu dans le hall se posait la question : qu’est-il arrivé à Miss Tillany ? Je les voyais, entre deux baisers, se murmurer à l’oreille leurs théories, leurs craintes, leurs envie d’aider cette si bonne et bien intentionnée Miss Tillany qui avait toujours été là pour eux, mais, alors qu’elle était sans aucun doute dans le besoin, personne ne pouvait lever le petit doigt pour lui venir en aide. Sans même savoir si elle en avait besoin, tous et toutes étaient désespérés de pouvoir se rendre utiles auprès d’elle, que ce sentiment est contagieux. Ce manège de bonne volonté discrète, uniquement restreint par une porte et le pouvoir quasi divin que possédait leur maîtresse sur leurs vies, me faisait presque plus d’effet que les caresses et les baisers de mon cher et tendre Elliot.

Aux alentours de minuit, Madame Sarcelle semblait elle aussi prise de cette envie de s’assurer de la bonne santé de la Korkaane, elle lançait de temps à autre des regards partiellement inquiets et agacé en direction de l’étage, alors qu’elle se trouvait derrière le bar à orienter ses clients vers les créatures les plus aptes à satisfaire leurs désirs. Étant seul sur mon sofa, cette fameuse curiosité maladive avait également fini par m’avoir, et je commençais à penser qu’il pourrait être intéressant de voir dans quel état se trouvait ma concourante la plus coriace. Je m’étirais de tout mon long, sortant mes griffes sous l’éclat des bougies aux lumières dansantes, puis fis un bon vers le sol et me dirigeais tranquillement vers l’escalier, au moment précis où la Sarcelle quittait le bar. Marches après marches, nous montions en direction de la chambre de la malade, visiblement toujours fermée. La gérante, dans toute son autorité, face à cette porte de son hôtel, semblait hésiter à toquer ou entrer sans prévenir, oscillant entre l’envie d’en finir avec cette affaire bien trop sentimentale à son goût ou prendre soin de sa protégée la plus rentable. Je me mis à griffer mollement la porte et ajoutait au bruit du bois craquant celui de petits miaulements curieux. Elle toqua, des coups brefs mais espacés, et demanda si Tillany était réveillée. Nous eûmes aucune réponse sur le coup, puis un grognement faible vint de derrière la porte, ressemblant à une plainte étouffée. La Sarcelle posa sa main sur la poignée et ouvrit dans un grincement suffisamment audible malgré les rires venant du hall. Il faisait complètement noir dans la chambre, les rideaux avaient été fermés, et il régnait une affreuse odeur de sueur, presque acide. Je me glissait dans l’entrebâilleur, marchant sans un bruit dans cette chambre nauséabonde. La Sarcelle passa le pied de la porte pour tenter de me rattraper, mais je m’étais déjà installé sur mon coussin, à gauche de la porte, et elle fixait la boule de couverture sur le lit. Les pans de tissus avaient été décrochés, tous rassemblés sur le lit pour former une épaisse couverture qui recouvrait le corps grelottant de Miss Tillany. Sa manche devant le bas de son visage, la Sarcelle s’approcha prudemment du grand lit et appela à nouveau celle qui, jusqu’à présent, ne nous faisait pas l’honneur de nous accueillir dans son domaine épuré de toute sensualité. Émergea alors, de sous les monceaux de tissus, une figure bien peu aguichante. Le visage de la célèbre Miss Tillany était particulièrement pâle, sa bouche formait une expression de douleur aiguë et ses yeux étaient voilés d’une lourde fatigue, si intense qu’on pouvait la croire absente de son propre corps. Pour les spectateurs que nous étions ce n’était pas le pire, les oreilles pointues, ainsi que tous les contours de sa si belle tête, avaient perdu une grande quantité de fourrure, laissant une peau luisante et flétrie à la place. Je n’avais pas besoin de tourner mon regard vers la Sarcelle pour imaginer son air terrifié. Je gardais mes yeux fixés dans ceux, vitreux de Miss Tillany, qui paraissait m’entrevoir par-delà la brume maladive qui venait, en un jour à peine, de réduire ses atouts les plus profitables en une représentation avilie de ce qu’elle était la veille. Je posais mon museau sur mes pattes avant croisées, tout en parcourant de mes yeux brillants les fines épaules glabres qui se dégageaient progressivement des étoffes médiocres, alors que la pauvre et si généreuse Miss Tillany essayait de se lever en direction de sa bienfaitrice qui n’avait pas encore refermé la porte d’horreur car j’étais toujours là. Là, à l’intérieur de cette pièce nauséabonde où était en train de flétrir la plus belle fleur du Lagon, son investissement le plus lucratif, perdre toute sa fourrure sous ses yeux. La jeune femme était à présent à même le sol et Madame Sarcelle ne pris même pas la peine d’essayer de la relever, elle lui ordonna, sur un ton qu’elle voulait assuré et autoritaire, de retourner ce coucher sur le champ et qu’elle ferait venir quelqu’un demain matin, puis elle s’agitait dans ma direction pour que je sorte de cette antre obscur et puante. Elle savait qu’elle ne pouvait pas me forcer à redescendre avec elle si je n’en avais pas envie, c’était probablement son attachement à moi qui faisait qu’elle ne voulait pas prendre le risque que je contracte la terrifiante maladie, même si, j’en suis sûr, elle savait aussi qu’il n’y avait aucune maladie à l’œuvre ici. Après que la Sarcelle se soit mise à ronronner, siffloter, et tenter mille et une techniques pour que je revienne à elle, Tillany était retourné sous ses draps et je m’estimais satisfait. Je me relevais, l’esprit paisible, et avec ma nonchalance naturelle, passait le pas de la porte. Un accord avait pris fin, mais il avait fallu attendre que toutes les parties en réalisent les conséquences, et Madame Sarcelle me laissa mener la marche silencieuse vers le rez-de-chaussée. Par dessus mon épaule à la fourrure blanche parfaite, je pouvais voir son visage de commerçante se recomposer derrière celui de la femme qui sentait les ennuis commencer.


Une fois les derniers clients partis et les locataires dans leurs chambres respectives, Madame Sarcelle passa pour la sixième fois un coup de chiffon sur le bar qu’elle nettoyait depuis maintenant plus d’une heure, où il n’y avait plus une tâche depuis trente minutes. Le soleil commençait à taper sur la boue nauséabonde de la rue Borgne, le fumet de fientes s’infiltrait dans le hall malgré les bougies parfumées qui brûlait encore. La tenancière avait de larges cernes, le regard dans le vide alors que ses mains continuaient à astiquer le bois vernis. Je n’avais pas non plus fermé l’œil de la nuit. J’étais resté à la regarder, maintenir les apparences devant les consommateurs et rassurer les employés, elle avait passé la nuit à garder l’état de Tillany secret, le temps était venu de faire ce que Madame Sarcelle détestait par-dessus tout : demander de l’aide. Elle entrouvrit l’imposante porte à deux battant et fit signe à l’un des enfants maigrelet qui faisait la manche de s’approcher. Elle lui donna trois pièces en lui chuchotant quelque chose à l’oreille, et il fila. Quelques heures plus tard, un homme fin, vêtu d’un long manteau noir à bouton tâché de terre séchée, des bottes en cuir ayant bien vécues, un pantalon en toile marron foncé, une épaisse chemise en laine blanche tenue par des bretelles, vint frappé à la porte de l’hôtel. Il portait à la main un large sac en cuir sombre fermé par une longue barre en cuivre munie de petits loquets. Son visage était maigre, une peau claire, une barbe de trois jours, des yeux verts sapin, des cheveux brun courts ébouriffés et des lèvres fines. En entrant il prit le temps d’essuyer ses bottes et la Sarcelle vint le prendre chaleureusement dans ses bras. Il s’agissait du docteur Alexandre Cuivrelle, le seul de sa profession dans tout le Quartier des Lambeaux. Il n’était pas venu ici souvent, mais il était toujours bien payé, cela expliquait sans doute la rapidité avec laquelle il était arrivé. J’étais néanmoins surpris de sa présence, l’homme n’était pas mage de ce que je savais et quelque fut le mal qui rongeait Tillany, il était sans aucun doute d’origine magique. Était-ce une ruse de la Sarcelle pour entretenir le secret ? Je m’approchais du docteur et de son sac, sentant chaque odeur qui en émanait. Il y avait des parfums de plantes, d’onguents, de sueur, de métal, rien d’inhabituel. Je fronçais les sourcils, toujours frustré de ne pas saisir la raison de sa venue. Il se pencha pour me caresser de la tête à la queue de manière distraite, parlant avec la maîtresse des lieux des symptômes de la patiente à l’étage. La Sarcelle ne semblait pas caché son inquiétude et répéta à plusieurs reprises qu’il devait s’agir d’un sort où d’une malédiction lancée par un client insatisfait. Elle voulait savoir si les effets étaient réversibles sur le plan physique. J’avais ma réponse. Elle avait fait appel au médecin pour une raison bien simple, appeler un ou une mage aurait coûté bien trop cher, même pour soigner Miss Tillany, il lui fallait trouver une solution à moindre frais pour redonner à sa tête d’affiche une apparence convenable. Malheureusement pour elle Alexandre ne semblait guère optimiste, ou ne voulait pas lui donner de faux espoirs. Il ausculterait la patiente mais ne pouvait faire aucune promesse. Nous montâmes donc tous les trois à l’étage et entrâmes dans la chambre de la malade. Le docteur ajusta un masque pour couvrir le bas de son visage avant d’entrer. Pour notre plus grande satisfaction olfactive, la fenêtre avait été ouverte. Certes les relents de la rue avaient remplacé l’odeur atroce de sueur condensée qui planait dans la pièce la veille, mais c’était toujours ça de pris. La pile de tissus sur le lit avaient également été retirés, tout comme la personne qui se trouvait dessous la dernière fois que nous étions entrés. Elle était courbée devant son miroir, ses mains tremblantes parcourant son corps flétris et entièrement nu. Il ne lui restait pas un poil, d’autres personnes de l’hôtel auraient tuées pour subir son sort. La victime ne semblait guère réjouit de sa nouvelle apparence, de grosses larmes coulaient sur ses joues creusées. Quand elle eut cessé de désespérer devant son reflet, et que le docteur Cuivrelle l’ait appelée par trois reprises avant de s’approcher d’elle. Elle se tourna vers lui et se couvrit le corps le plus rapidement possible d’un drap, séchant ses larmes dans le même temps, essayant de sculpter sur son visage un sourire, qui ressemblait plus à une grimace, à mon humble avis. Le docteur passat plusieurs heures à l’examiner. Quelques lève-tôt essayèrent de regarder par l’entrebailleur de la porte ce qu’il se passait, mais la Sarcelle eut vite fait de la fermer et de faire fuir les curieux. J’observais, patient le manège du docteur. Il demandait à la patiente d’effectuer plusieurs mouvements, de parler, de retenir sa respiration, il scruta longtemps chaque centimètre de son corps pour essayer de trouver une marque physique expliquant sa condition, ou la façon dont le sort avait été administré. Avec l’aide de la gérante, ils fouillèrent la chambre à la recherche d’un poupée, de traces de brûlures, ou un quelconque objet qui serait la source du mal de Tillany, qui patientait, toujours vêtue uniquement d’un drap, lançant de manière presque gênée des regards à son reflet. Je constatais que par moment elle essayait de se redresser, de mettre le drap de manière plus élégante. Elle changeait d’expression, comme si elle essayait de créer un semblant de beauté sur son visage étiré par la frustration, le dégoût et un désespoir croissant. La patiente commença à avoir faim et le docteur Cuivrelle semblait avoir trouvé ce qu’il cherchait. La directrice de l’hôtel vint me prendre délicatement dans ses bras, comme elle le faisait quand elle avait besoin de se rassurer, puis dit à la malade de s’installer confortablement dans son lit, le repas lui sera apporté. Nous quittâmes la chambre et sortîmes devant les deux immenses portes de l’entrée de l’établissement. Alexander Cuivrelle, n’avait pas été complètement inutile, d’après lui les effets du sort n’iraient pas plus loin, mais il avait peur que la fourrure de la Korkaane ne repousse jamais. Il sortit alors une fiole de son manteau, dans laquelle nous distinguâmes une fine aiguille. Le docteur dit l’avoir trouvé dans la housse de l’un des oreillers, il l’avait récupéré avec des gants et avait fait en sorte que la patiente ne la voit pas afin d’éviter toute inquiétude supplémentaire. Ce que cette aiguille signifiait selon lui était clair : la personne ayant ensorcelé Tillany avait préparé son action avant d’arriver dans l’hôtel. Bien qu’ayant peu de connaissance sur la question, l’utilisation d’un objet aussi rudimentaire pour pratiquer la magie, devait relever de la sorcellerie selon lui.
La Sarcelle et moi-même étions perplexes. Qui aurait bien pu en vouloir à ce point à cette prostituée, certes bien belle et bien gentille, mais d’une influence limitée, vivant dans l’un des quartiers les moins fréquentés du monde ? Madame Sarcelle paya le docteur et lui demanda si il pouvait confirmer sa théorie en demandant à l’un ou l’une de ses connaissances d’analyser cette aiguille, ce qu’il accepta. C’était un homme bon, qui ne ressemblait pas à grand chose, mais qui n’avait absolument aucun intérêt à mentir dans cette situation et n’était pas du genre à agiter des aiguilles dans une fiole sans raison. Lorsqu’elle me déposa sur mon sofa, je sentis que la Sarcelle était particulièrement perturbée par la situation, il faudrait être extrêmement prudente à l’avenir, si quelqu’un avait l’intention de blesser Tillany il fallait se préparer au fait qu’elle ne serait peut-être pas la dernière. Mais qui donc pourrait en vouloir à la Sarcelle ou à l’établissement ? J’étais moi-même fort désappointé par la tournure que prenait ses évènements et je me demandais si quelqu’un, parmi les pensionnaires, cachait quelque chose. Je ne pouvais tolérer que quiconque puisse apporter le désordre sous mon toit ! Mon territoire ne saurait souffrir d’être la cible de qui que ce soit !


Une semaine s’écoula depuis la visite du docteur Cuivrelle et la tension dans l’air n’avait fait que grandir. La directrice ne pouvait plus supporter les questions incessantes sur l’état de Tillany, elle ne répondait plus que par des regards noirs ou des sourires menaçants. Les employés devenaient de plus en plus inquiets et cette inquiétude se voyait dans leur échanges avec les clients. On oubliait de sourire, on se laissait aller à des discussions qui ne payaient pas, certaines se mises même à pleurer devant les consommateurs. Tout allait en s’empirant. La seule chose qui ne bougeait pas, était l’absence totale et désespérante de poil sur tout le corps de Tillany. La Sarcelle avait fait acheter avec la plus grande discrétion des potions, crèmes et autres cataplasmes pour accélérer la pousse mais sans succès. Plus les nuits passaient, plus Tillany semblait incapable de se résoudre à cette nouvelle apparence, il lui arrivait de crier en plein milieux de la nuit, la Sarcelle pénait à faire passer ça pour une fièvre. Fort heureusement Elliot se mit de notre côté et fit de son mieux pour rassurer les autres, mais iel n’était pas Tillany, et tous ces gens en proie au manque de ne pas voir leur bonne étoile devenaient à peine tolérables. C’était le début de la soirée, les clients et les clientes commençaient à arriver. J’étais sur l’estrade de Tillany, là où m’avait demandé d’être Madame Sarcelle pour combler le vide, j’avais accepté par bonté et compassion au vue de la situation, mais par tous les diables que je détestais cette place. Je regardais de temps en temps mon sofa, pour être sûr que personne ne s’était installé en mon absence. Je voyais les habituées entrer avec des yeux pleins d’espoir quand elles me distinguaient de loin, avant de passer à la déception de ne pas voir la belle et jeune Korkaan, puis une mince satisfaction de pouvoir profiter d’une vue plus dégagée sur ma personne. La présence fantasmée de Tillany par ces imbéciles me faisait de l’ombre. Ça je ne pouvais pas le supporter bien longtemps. Je finis par me dresser sur mes pattes, lâchant un miaulement agacé qui fut remarqué uniquement par la Sarcelle, Elliot étant dans sa chambre, et je bondis vers le sol, marchant vers les escaliers d’un pas décidé.
A chaque marche j’étais saisi d’une envie de jeter un œil derrière moi, si ma colère et mon départ avaient suscité des réactions. Je me sentais en mal de validation et j’aurai pris n’importe quelle attention pour satisfaire ce gouffre d’insignifiance qui se creusait dans mon ventre. Non, je ne pouvais pas m’abaisser à de tels égards. Je poursuivis mon chemin en direction de la chambre de Tillany. Une fois devant la porte je poussais un nouveau miaulement d’agacement, sans qu’il y eut de réaction de l’autre côté. Je me mis à gratter, d’abord avec une pattes, puis ma patience s’amenuisant, je me mis sur mes pattes arrières et plantais mes griffes dans le bois. La porte s’entrouvrit. Tout était silencieux de l’autre côté. Il y avait un léger vent frais. Je me glissais à l’intérieur et observais la pièce depuis le pas de la porte. Les draps avaient été soigneusement pliés au pied du lit, il n’en pendait plus un seul. Le lit était fait, une fois dessus, je vis que la valise de celle qui occupait la chambre était remplie des vêtements qu’elle possédait. Mon regard glissa vers la fenêtre à droite du lit, elle donnait sur une ruelle adjacente à la rue Borgne où se retrouvaient des colporteurs, des trafiquants et autres personnes mal intentionnées. Elle était ouverte. Je bondis sur le rebord de la fenêtre et regarda en contrebas. Dans la boue, vêtue d’une robe beige, d’un large manteau de fourrure doré, la tête coiffée d’un turban d’un violet pastel, le cou brisé et les jambes cassées, Miss Tillany était immobile. Comme je l’avais dit précédemment, mes sentiments à son égard n’avaient jamais été trop intenses, cependant je ne lui aurais pas souhaiter de mourir de cette façon. Seule, sans personne pour l’admirer, sans une dernière danse ou un au revoir grâcieux. Au-dessus de son corps sans vie se tenait une silhouette fine et immobile, habillée d’une longue cape d’un bleu nuit. Elle restait là, à regarder le corps inerte de l’une des plus grandes beauté du Lagon. Puis elle leva la tête dans ma direction, les bruits étouffés du hall semblèrent s’éteindre complètement. Sa main griffue au pelage ocre rabattît sa capuche, dévoilant un jeune visage à la peau beige et aux yeux d’un vert rappelant un feuillage sous un soleil printanier. Elle sourit, avant de mettre son index sur ses lèvres en me faisant un clin d’œil. Alors qu’elle remettait sa capuche, je l’ai sentie. Une odeur de lilas emplissait la ruelle, tandis que la silhouette encapuchonnée s’en allait.