Le Chat de la Rue Borgne
Pour imaginer la rue Borgne, il vous faut combiner le parfum âcre des légumes gâtés, jetés dans les caniveaux d’où montent un miasme d’excréments, d’eaux croupies et de sueurs amères, à des bâtiments en pierre d’un gris salit par le temps, le sang et les multiples fluides qui ont tapissés les devantures miteuses de boutiques sombres aux portes grinçantes, aux toits laissant passer la pluie et aux poutres menaçant de céder au moindre coup de vent. Les quelques habitations, si tant est qu’elles peuvent être appelées ainsi, rassemblent plusieurs dizaines de personnes en haillons, serrées les unes contre les autres dans des taudis où une couverture est un luxe. La rue en elle-même est large, un long sentier de pavés depuis longtemps noyés sous une boue épaisse qui ne durcit jamais, le soleil est obstrué par de grands pans de tissus en toile de jute bruns accrochés entre les bâtisses. Des guirlandes de vêtements passent d’une fenêtre à l’autre, secoué de temps à autre par une brise qui porte toute la misère des ruelles parallèles pour la déverser dans cette rue où l’espoir est mort-né.
Ce lieu a toujours eu un charme secret à mes yeux, malgré le bruit et les odeurs, cet endroit abandonné des dieux regorgeait d’une essence de vie mystérieuse, susurrée dans la bouche d’une putain à sa cliente, ou dans le ricanement malade d’un colporteur ayant vendu un vieux couteau rouillé, dans les éclaboussures d’eaux sales où jouaient des enfants maigres comme la mort, ou dans le crépitement nocturne d’une torche au beau milieu de la nuit. C’est la nuit que toute la rue prenait vie, sur les trottoirs partiellement épargnée par la fange, les pensionnaires de Madame Sarcelle sortaient, vêtues de leurs fines tenues de soies colorées, attachées par de fines chaînes de cuivres, il n’était pas difficile de percevoir l’ensemble de la marchandise et il faut dire qu’il y avait du choix.
Les bordels, cabarets et autres maisons closes sont nombreuses dans le Quartier des Lambeaux, mais l’établissement de la Sarcelle, comme on avait coutume de l’appeler, était le plus ancien, le plus fréquenté, même par des gens de la haute et bonne société, les honnêtes gens comme on les appelle, méprisants de jours, mais bien plus tolérants de nuit quand leurs besoins les plus intimes doivent être comblés. Elle accueillait ces pauvres âmes à la recherche de chaleur dans la puanteur dans un hôtel à la devanture qui ne payait pas de mine. La façade était du même gris que le reste de la rue, mais les fenêtres, aux rideaux en velours noirs fermés de jours, s’ouvraient la nuit sur de petites chambres aux lits à moitié cachés par des fins drapés rouges, verts, bleus qui donnait cette atmosphère si unique d’interdit, enveloppé dans une nappe de fumée bas de gamme multicolore.
La porte principale à deux battant, large et imposante recouverte d’un vernis en partie écaillé, était faite d’un bois épais, solide, rien qu’en la voyant, vous aviez la sensation de son poids millénaire. Des sculptures de végétaux encadraient les deux marteaux de bronze sur chaque battant. Une rumeur circulait selon laquelle la Sarcelle avait payé un enchantement pour faire en sorte que quiconque, mal-intentionné envers ses protégé.e.s, venait à toucher la porte, serait sur-le-champ changé en pierre. Il ne fait aucun doute qu’elle avait lancé cette rumeur pour décourager les quelques personnes du coin qui auraient pu tenter de s’en prendre à sa marchandise, mais qu’une personne avec suffisamment d’esprit ou un minimum de lucidité aurait pu très vite déduire que la gérante n’avait jamais eu en sa possession assez d’argent pour un tel enchantement, si tant est qu’il existe.
Derrière la porte s’étendait un grand hall avec au fond deux escaliers se rejoignant sur une mezzanine donnant accès au couloir qui lui-même donnait aux chambres et aux étages supérieurs. Les murs étaient recouverts d’un papier peint couleur pêche avec un dégradé vermeille plus on s’approchait du sol, à de nombreux endroits, il avait été dévoré par quelques rongeurs et vermines. De grands sofas et canapés ornaient les angles, cette salle, deux longues barres métalliques, symétriquement installées d’un côté et de l’autre de la pièce, descendaient du plafond et venaient se planter dans des petites estrades recouvertes d’une moquette rouge. Au milieu des deux escaliers se trouvait un petit bar, derrière une étagère insérée dans le mur présentait fièrement une quantité généreuse de belles bouteilles, remplies d’alcools bon marché.
Cet hôtel, Le Lagon Emplumé, avait aussi le privilège d’accueillir en son sein l’unique et réel objet pour lequel ces pauvres gens venaient passer leurs soirées : moi. Allongé, nonchalamment sur mon canapé favori du hall, éclairé faiblement par quelques bougies sur la table en face, mes pattes étendues sur le velours, mieux entretenu que tout l’établissement, et la tête fièrement levée, regardant le défilé de consommateurs de mes yeux aussi jaunes que l’or, j’étais la vraie vedette de ce lupanar. Les clients et clientes avaient interdiction de toucher à mon pelage blanc parfait, et si quelqu’un était assez téméraire, il avait intérêt à être doué de ses mains, sinon mes griffes lacéraient les visages des audacieux et éborgnait les inconscientes. En ce qui concerne les employés, j’avais une plus grande tolérance, leurs caresses, leurs baisers, chacun de leurs mouvements pour faire sortir de moi un miaulement était seulement motivé par le désir de me plaire et qu’ainsi, ils trouvent un fragment de bonheur dans mon bien-être. Ces tentatives sincères, désintéressées par l’argent, rendaient la chose délicieuse. Je ne pouvais pas me plaindre de leurs techniques, et je n’étais pas assez cruel pour leur refuser un ronronnement de gratitude. J’offrais la vraie satisfaction, la vraie joie, la vraie satiété à toutes ces créatures en quête de joie. Je les voyais tous se plier, s’excuser, implorer la Sarcelle pour pouvoir ne serait-ce que me cajoler pendant un instant : chaque être qui passait la porte de bois vernis décatie succombait sous mes charmes. Ils auraient tous, toutes, vendu leur âme aux démons pour moi, mais aucun d’entre eux n’en eut le temps.